Lorsqu’ils ont fait leur découverte qui pourrait permettre de sauver des vies, Lakshmi Kotra et ses collègues étaient engagés dans un projet de recherche fondamentale. « Au départ en 2001, il s’agissait d’un projet universitaire, explique M. Kotra dans son laboratoire situé dans la tour est du centre de recherche MaRS de Toronto. Nous voulions comprendre un mécanisme. »
Le mécanisme en question était le mode de fonctionnement d’une enzyme au nom imprononçable que les scientifiques appellent simplement ODCase.
Les enzymes sont des protéines spéciales qui activent et accélèrent une vaste gamme de processus biologiques. Par exemple, la transformation des glucides complexes que nous ingérons en sucres simples que l’organisme peut « brûler » pour produire de l’énergie. M. Kotra et son équipe s’intéressaient à l’ODCase parce qu’il s’agit d’une des enzymes naturelles les plus puissantes, qui agit en accélérant la transformation de l’orotate monophosphate en une substance appelée uridine monophosphate – qui joue un rôle essentiel dans la duplication de l’ADN et de l’ARN.
Dans le monde des enzymes – ainsi que dans celui de l’ensemble des protéines – tout dépend de la forme. Une enzyme peut agir uniquement sur une substance cible dont les molécules ont une forme tridimensionnelle complémentaire, comme une clé qui s’insère dans une serrure. Financé en partie par le Fonds ontarien pour l’innovation, l’équipement utilisé a permis aux membres de l’équipe de M. Kotra de visualiser la forme moléculaire de l’ODCase et de concevoir sur mesure des composés dont les molécules « s’insèrent » à sa surface.
Un composé particulièrement intéressant – le KP-15 – agissait en inhibant complètement l’enzyme. « Au départ, nous pensions que cette découverte nous permettrait simplement de rédiger un bon article, » explique M. Kotra. Mais dans un de ces moments décisifs qui peut transformer un résultat de recherche fondamentale en une application capable de sauver des vies, les scientifiques ont découvert des preuves qui démontraient que l’ODCase est une enzyme essentielle à la survie et au développement du parasite qui cause la malaria.
« Nous nous sommes associés avec un scientifique clinicien, Kevin Kain, indique M. Kotra. Il a testé le composé chez des sujets atteints du parasite de la malaria, même des souches résistantes aux médicaments, et voilà : ce que nous avons découvert est très puissant. » Les essais préliminaires d’un médicament à base du composé ont déjà commencé, même si les essais sur des humains ne débuteront que dans quelques années. Entre-temps, l’équipe explore d’autres utilisations potentielles du composé dans le traitement du cancer et d’autres infections.

Sur un autre front, le laboratoire du cinquième étage de M. Kotra conçoit sur mesure des molécules qui pourraient un jour mener à l’élaboration d’une forme d’insuline administrée par voie orale. Comme le travail sur l’ODCase, ce domaine de recherche pourrait mener à l’élaboration d’une autre application permettant de sauver des vies dans ce centre de recherche biomédicale avancée, une tour d’ivoire qui n’en est pas vraiment une.