Une force de la nature
L’univers atomique est fort étrange. Raymond Laflamme, de la University of Waterloo, travaille avec d’autres chercheurs à percer ses mystères et à exploiter les forces quantiques pour construire un nouveau genre d’ordinateur.
Raymond Laflamme croit que l’informatique quantique causera un bouleversement technologique.
Le directeur du Institute for Quantum Computing, à la Waterloo University, l’apparente à des percées telles que la maîtrise du feu et l’invention de la roue. « Chaque fois que l’être humain parvient à maîtriser une nouvelle force naturelle, il s’ensuit des changements technologiques et sociaux. »
La force naturelle dont parle M. Laflamme est celle qui gouverne le comportement de la matière à l’échelle atomique et subatomique. L’univers chaotique de la mécanique quantique défie à tout moment les lois physiques énoncées par Isaac Newton. Par exemple, au niveau atomique, une particule peut être simultanément en deux endroits ou dans deux états, un phénomène connu sous le nom de « superposition ». Comment est-ce possible? Mieux vaut ne pas poser la question! Les scientifiques qui ont les premiers décrit cet univers étrange en ont été eux-mêmes troublés. « Celui qui se dit capable de parler de théorie quantique sans avoir l’impression de perdre la tête n’y a absolument rien compris », a déjà affirmé Niels Bohr.
Les principes de la mécanique quantique ont cependant été vérifiés en laboratoire. Appliqués à l’informatique, ils marqueront le début d’une nouvelle révolution. Grâce à des installations financées en partie par le Fonds ontarien pour l’innovation, M. Laflamme travaille avec d’autres chercheurs à mettre à profit les phénomènes quantiques, comme celui de la superposition, afin de créer des ordinateurs d’une puissance quasi inimaginable. Il prévient contre la tentation d’assimiler le changement à l’introduction d’une nouvelle génération de puces. Au contraire, l’informatique quantique « va complètement révolutionner la manière dont nous manipulons l’information » (voir Bits et qubits).
Les premières applications seront vraisemblablement dans le domaine de la cryptographie, qui est le principal sujet de recherche à ce moment-ci. Les systèmes de codage existants sont, à toutes fins pratiques, inviolables—il faudra des milliards de nos ordinateurs actuels ou des milliards d’années pour déchiffrer les plus sophistiqués. Mais d’ici quinze ou vingt ans, les ordinateurs quantiques pourront en venir à bout en quelques jours ou quelques heures. La bonne nouvelle, c’est que la cryptographie quantique offrira une nouvelle panoplie pour la sécurisation des données. De fait, des techniques élémentaires de cryptographie quantique sont déjà couramment utilisées.
Bien sûr, les ordinateurs quantiques de demain faciliteront considérablement la modélisation de l’étrange dynamique caractérisant l’univers atomique et subatomique—une tâche qui fait vite surchauffer les processeurs classiques. Ceci promet en retour de bouleverser d’autres domaines, comme l’élaboration des médicaments, et pourrait conduire à la création de nouveaux matériaux.
La technologie a ses points faibles, lesquels semblent eux-mêmes receler des possibilités intéressantes. Il y a par exemple l’extrême sensibilité des systèmes quantiques qui, selon M. Laflamme, aboutira à la création de nouveaux types de capteurs. Combinés à l’informatique quantique, ces capteurs pourraient permettre la saisie et le traitement de quantités massives de données et ouvrir la voie à une nouvelle ère de découverte pour l’humanité. « Je crois que cette technologie nous ouvrira la porte d’un nouveau monde », dit-il, « qu’elle amènera de nouvelles méthodes de traitement de l’information. Je pense notamment à la téléportation quantique. »
Combien de temps encore ces percées se feront-elles attendre? Moins longtemps qu’on ne le croyait il n’y a pas si longtemps. « Quand j’ai commencé à travailler dans ce domaine, il y a dix ans, les gens pensaient qu’il faudrait de 50 à 100 ans avant qu’on ne construise les premiers ordinateurs quantiques. » Maintenant, le délai a été ramené à 15 ou 20 ans.
M. Laflamme précise toutefois que l’on n’a pas encore franchi le cap de l’ingénierie et compare les plans actuels aux dessins d’avions à ailes mobiles.
Pour ce qui est de prévoir les applications de la future technologie, M. Laflamme fait preuve de prudence, mais d’une prudence empreinte d’optimisme. « Dans 30 ou 40 ans d’ici, les applications importantes ne seront peut-être pas celles que j’ai mentionnées, mais une chose reste certaine selon moi, c’est que cette technologie va changer notre société. »


